Traduisez le site dans votre langue

Select your languages

jeudi 23 janvier 2014

David Rubin : Mas que un dibujante -Partie 2

Préambule


Daphné Bürki, Alain Finkielkraut, Laurent Gerra, Cyril Hanouna, les plus grands intellectuels français sont tous d'accords, 2014 ne rime avec rien, ou tout du moins en français. Parce qu'en espagnol par exemple, 2014, ou dos mil catorce, rime avec Force et cela tombe bien, car il en sera question dans ce nouvel article sur David Rubin, un auteur BD Espagnol qui risque de faire beaucoup parler de lui cette année.
Si précédemment je me concentrais sur l'homme, l'artiste, cette fois-ci il sera plus question de ses œuvres, passées, actuelles et à venir, et vous verrez qu'il y a de quoi faire, tant notre Galicien se montre prolifique.


Hors d'atteinte, Le salon de thé de l'ours Malais, Le héros : L'arrivée en France grâce aux éditions Rackham 


Si elles sont moins connues que des mastodontes comme Dupuis ou Glénat, les éditions Rackham ont beaucoup apporté au paysage BD français, tout d'abord en participant à la diffusion de la bande dessinée indépendante franco-belge (on trouve dans leur catalogue quelques travaux de jeunesse de grands noms comme Lewis Trondheim et Pascal Rabaté), mais aussi d’œuvres étrangères comme le "300" et le "Sin City" de Frank Miller publiés avant qu'ils ne soient auréolés de la gloire populaire qu'on leur connait aujourd'hui grâce à leurs adaptations ciné.
Bref, de vrais artisans de la diversité éditoriale qui continue aujourd'hui avec la publication des premières BD de jeunes auteurs comme Sean Ford ("Only Skin") ou justement celles de notre intéressé David Rubin.
Commençons par le commencement en Novembre 2008 avec tout d'abord :

Hors d'atteinte.

Avec cette BD de 60 pages, David Rubin présente aux lecteurs ce qui deviendra sa marque de fabrique :
Un traitement régulier de la figure héroïque, un ton résolument mélancolique et enfin trait inimitable, métissage entre ses racines européennes et ses nombreuses influences japonaises et américaines (qui a dit "Paul Popien" ?)

On y suit la romance contrariée de deux âmes sœurs, Ulyses, un homme dont les démons intérieurs le pousseront à s'enfoncer dans une existence violente de vigilante urbain, le séparant inexorablement d'Ana, une femme magnifique ayant tâché de l'aider à supporter son lourd fardeau, désormais mariée à un homme plus mesuré. Un récit à la fois tragique et beau, abordant les recoins obscurs de l'âme humaine et ses pulsions auto destructrices qui l'agitent dès qu'elle s'approche trop près du bonheur.
Une sorte de psychanalyse sur fond d'héroïsme, introduction parfaite aux thèmes récurrents des œuvres de David Rubin et en particulier à la seconde proposée par les éditions Rackham :

Le salon de thé de l'ours Malais (mars 2011)

Première vraie claque "Rubinesque", cette bande dessinée articulée, comme son nom l'indique, autour d'un salon de thé tenu par un vieil ours offrant des collations bien utiles pour panser les blessures du corps et de l'âme de sa clientèle. Un amoureux maudit, un super héros confronté à la vulnérabilité de ses proches, un père de famille transformé en monstre par l'alcool...autant de personnages aux destins amers qui viendront chercher en ces lieux un réconfort ou juste une pause dans leur course inexorable vers le néant. Toutefois tout n'est pas noir dans "Le salon de thé de l'ours Malais",  parfois un rai de lumière traverse les rideaux de l'établissement et redonne espoir aux clients, les poussant à combattre courageusement l'adversité avec une force nouvelle.
Cet ouvrage, sans donner de leçons, nous amène à nous interroger sur l'existence humaine, il n'est d'ailleurs pas impossible que vous vous reconnaissiez dans certaines des histoires (pas dans toutes, je l'espère pour vous). David Rubin montre qu'il peut allègrement jouer dans la cours des grands en maîtrisant habilement le changement de registres narratifs d'un récit à l'autre.
Cette pluralité de tons, nous la retrouverons dans le troisième impact de notre homme  :


Le héros (Tome 1 en septembre 2012, tome 2 en octobre 2013)

Une réinterprétation moderne sublime du mythe d'Héraclès, figure mythologique du héros dans sa plus pure définition, père hellénique des icônes en capes et spandex modernes. Lors de l'intro du tome 1, David Rubin représente le petit garçon qu'il était lisant des comic books et se prenant à rêver de mettre en image des histoires héroïques lorsqu'il sera plus grand. On peut d'ores et déjà dire que c'est chose faite avec "Le héros" et son Héraclès.

L'histoire reprend dans les grandes lignes le mythe d'Héraclès avec quelques prises de liberté comme le fait qu'Eurysthée soit le frère jumeau de notre héros tout en gardant le lien de servitude les unissant et qui oblige Héraclès à accomplir douze travaux dignes des quêtes d'un bon vieux RPG : occire des bestiaux malfaisants, ramener des artefacts rares etc.
Héraclès obtiendra au fil de ses exploit un statut de héros, gagnant l'admiration des foules et encore plus de haine de la part de sa marâtre Héra. Celle-ci ne supportant pas de voir respirer le fruit de l'adultère de son époux Zeus et qui, par l'intermédiaire d'Eurysthée, tâchera de le précipiter vers sa perte. En effet, tout comme dans la mythologie grecque, Zeus se montre aussi fidèle qu'un homme de son rang peut l'être et sème des rejetons aux quatre coins de la Grêce, Héraclès est l'un d'entre eux (pas Eurysthée, par un habile mic-mac de fécondation mystique).

Personnage héroïque mais non christique, bourré de failles et de doutes, Héraclès laissera bien souvent son humanité imparfaite prendre le pas sur son statut de demi-dieu pour embrasser les parts les plus noires de sa personnalité face à l'adversité. A certains moments moments, jugeant son fardeau trop lourd pour ses épaules musclées, Héraclès cède à la tentation de renoncer et au chant des sirènes de l'auto-destruction et c'est en cela qu'il est si proche de nous. Histoire aussi intemporelle qu'anachronique (difficile de situer une époque où on porte aussi bien le Chiton que le sweat-shirt sportswear), on ne peut s'empêcher d'éprouver une forte empathie pour ses héros. En effet, Héraclès n'est pas le seul personnage emblématique à être dépeint par David Rubin, et bon nombre d'entre eux, également empruntés à la mythologie grecque, se retrouvent à êtres les jouets d'une destinée qui ne prend pas de gants. 
Même Eurysthée, malgré la fourberie qu'il déploie pour perdre Héraclès, s'avère être un pantin bien obligé de servir une volonté qui le dépasse : la malédiction de son frère aura au final touché les deux jumeaux, comme si le liquide amniotique avait servi à diffuser le venin de Héra. Terminons-en d'ailleurs avec cette dernière, personnage pathétique s'il en est, que la douleur de la trahison qu'elle a vécu transformera peu à peu en monstre, jusqu'à la consumer entièrement.

Bref, la liste des victimes de cette farce sinistre qu'est la vie est longue et mais les 600 pages de l'histoire ne nous dépeignent pas qu'une tragique descente aux enfers, il y sera également question d'espoir, de rédemption et même de moments de joie (sans verser dans la gaudriole bien sûr).
En deux tomes, "Le héros" aura su entrer au panthéon de mes bandes dessinées préférées, et je dois dire qu'en tant que dessinateur amateur, je suis parfois un peu jaloux du talent de David Rubin qui a su insuffler dans son récit ce qu'il faut de mélancolie en plus d'un caractère résolument épique. Un must.

Beowulf, le passage chez Casterman et Aurora West, la collaboration avec Paul Pope


Il fallait s'en douter, à force de faire autant de bruit, David Rubin finit par attirer l'attention de plus gros éditeurs que Rackham, ainsi "Beowulf" (Novembre 2013, Astiberri), son dernier travail avec Santiago Garcia au scénario sera publié aux éditions Casterman qui auront su peser de tout leur poids pour ravir le dessinateur à l'éditeur qui l'avait fait connaitre en France.

Sale histoire ou ordre des choses, je ne me permettrai pas d'émettre ici un jugement sur cette ce changement d'écurie : le monde de l'édition est bien plus complexe qu'il n'y parait. Ce que l'on doit retenir de l'histoire, c'est qu'une autre histoire de David Rubin sera publiée sous nos latitudes, et rien que pour cela, il convient de ranger nos orgues à polémiques.
David Rubin sait également séduire ses pairs comme le très hyperactif surdoué Paul Pope qui lui confiera le dessin du spin-off de sa série "Battling Boy", "The rise of Aurora West"...Comme je le disais au tout début de l'article, le coup de crayon des deux artistes est semblable en de nombreux points, les lecteurs de la série principale ne seront donc pas trop dépaysés par ce changement de dessinateur.

"Beowulf" sortira en France chez Casterman le 07 mai 2014 prochain.
"The rise of Aurora West" est prévu quant à lui pour le 30 septembre chez "First Second" (d'ores et déjà disponible en précommande à pas cher sur The book depository), "Battling Boy" étant publié chez nous par Urban Comics, ce sera logiquement la branche comics de Dargaud qui s'occupera de la publication française.

Dans le premier tome de "Le héros", David Rubin se représentait enfant lisant des comic books, se prenant à rêver pouvoir donner un jour vie à des histoires fantastiques tel les auteurs qui nourrissaient son jeune imaginaire. Aujourd'hui c'est définitivement chose faite, et il y a fort à parier que l'auteur Espagnol deviendra rapidement à son tour une source d'inspiration pour les futures générations de dessinateurs.